Santos López Alonzo (Guatemala)

En décembre 1982, pendant trois jours, des soldats guatémaltèques Kaibiles ont envahi la communauté de Las Dos Erres et assassiné plus de 200 civils, parmi lesquels se trouvait la famille de Ramiro Osorio Cristales, un client du CCJI.

En 1999, un mandat d’arrêt a été émis contre Santos López Alonzo pour sa participation au massacre de Las Dos Erres en tant que membre des Kaibiles, une force spéciale de contre-insurrection de l’armée guatémaltèque. Suite à sa déportation vers le Guatemala par les autorités américaines en 2016, López Alonzo a été arrêté et accusé de crimes contre l’humanité ainsi que d’avoir abusé de Ramiro Osorio Cristales, survivant du massacre de Las Dos Erres qui a été contraint de vivre avec López Alonzo suite au massacre. Il était également accusé d’avoir falsifié l’identité de Ramiro Osorio Cristales à l’état civil. Ramiro était un témoin clé dans ce procès et a témoigné par le passé, à de nombreuses reprises et devant divers organes juridictionnels contribuant ainsi à la poursuite des auteurs du massacre.

Le procès contre López Alonzo est le troisième dans l’affaire du massacre de Las Dos Erres. En 2011, Jorge Sosa Orantes, un ancien Kaibil résidant alors au Canada, a été inculpé par les États-Unis évoquant sa participation au massacre et lui imputant de fausses déclarations sur les formulaires de citoyenneté quant à son rôle au sein de l’armée guatémaltèque. À deux reprises, CCJI et Avocats sans frontières Canada ont demandé au gouvernement canadien d’enquêter afin de déterminer si Sosa Orantes était responsable de crimes de guerre. Ramiro et l’avocat guatémaltèque Edgar Perez se sont joints à la demande. En 2012, le Canada a extradé Sosa Orantes aux États-Unis où il a subséquemment été déclaré coupable de fausse déclaration concernant sa naturalisation et d’acquisition illégale de sa citoyenneté.

En 1982, pendant la guerre civile au Guatemala, une unité des forces spéciales de l’armée guatémaltèque, connue sous le nom de Kaibiles, a envahi la communauté de Las Dos Erres et assassinés plus de 200 civils après que les habitants eurent été accusés à tort d’être membres de groupes rebelles aussi appelés « guérilla ».

L’opération a été particulièrement brutale et menée systématiquement pendant trois jours. De nombreux civils ont été tués à coups de marteaux de forgeron et des enfants en bas âge ont été jetés dans un puit après avoir été assassinés. De la population du village, seuls deux enfants ont survécu. Le massacre faisait partie d’une opération mise en œuvre par le dictateur Efrain Rios Montt qui aurait impliqué la commission de 626 massacres à travers le Guatemala.

En octobre 1999, le tribunal pénal de première instance de Petén a ordonné l’arrestation de López Alonzo pour sa participation au massacre. Au moment du massacre, López Alonzo était un officier de l’unité spéciale Kaibiles. Cette unité est reconnue pour le rôle de ses officiers dans les violations graves des droits humains commis pendant la guerre civile au Guatemala.

En 2009, la Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH) s’est prononcée sur la massacre de Las Dos Erres et a conclu que l’État du Guatemala avait violé la Convention américaine, à savoir le droit à un procès équitable et la protection judiciaire, l’obligation de respecter les droits et de domestiquer les effets juridiques de la Convention, les droits de la famille et le droit à un nom, ainsi que le droit à un traitement humain. La Cour interaméricaine a ordonné aux autorités guatémaltèques d’enquêter, de poursuivre et de punir les auteurs matériels et les auteurs intellectuels du massacre.

En 2010, López Alonzo a été arrêté et accusé d’entrée illégale sur le territoire américain après qu’une ordonnance d’expulsion ait été émise à son égard. En août 2016, il a été déporté des États-Unis vers le Guatemala, où il a été par la suite arrêté par les autorités guatémaltèques agissant en conformité avec l’obligation d’enquêter, de poursuivre et de punir les auteurs du massacre. Il a été accusé d’avoir commis des crimes contre l’humanité, d’avoir abusé de Ramiro Osorio Cristales et d’avoir altéré l’identité de ce dernier.

Le procès devait débuter en août 2018. Toutefois, il a été reporté après que le président du tribunal se soit récusé pour avoir déjà entendu le même dossier avec différents accusés. Une nouvelle date de mai 2021 a été annoncée mais le procès a finalement commencé le 1er octobre 2018 après que l’avocat de la défense ait soumis au tribunal qu’un tel retardement des procédures violait indûment le droit de son client à un procès rapide et impartial.

Le procès a duré trois semaines et le tribunal a entendu plus de douze témoins parmi lesquels figuraient des experts, le client du CCJI Ramiro Osorio Cristales, ainsi que d’autres témoins et survivants du massacre.

Le procureur a soutenu que les éléments de preuve démontraient que les Kaibiles avait perpétré le massacre, qu’Alonzo était l’un des membres des Kaibiles présents lors de l’opération et qu’il était responsable de l’enlèvement de Ramiro. L’avocat de López Alonzo a fait valoir que l’opération était planifiée par le haut commandement militaire et que son client n’en faisait pas partie. Elle a soutenu que López Alonzo n’était qu’un simple boulanger et non pas un spécialiste Kaibil et que, par conséquent, il n’avait aucun contrôle sur l’opération militaire. Elle a ajouté que la preuve ne permettait pas d’établir que López Alonzo avait participé aux atrocités commises à Las Dos Erres. En réponse aux accusations relatives à la falsification de l’identité et à l’abus qu’il aurait fait subir à Ramiro, il a affirmé qu’il avait plutôt sauvé la vie de ce dernier en le renommant et en l’élevant comme un fils.

Le 21 novembre 2018, la Cour a déclaré López Alonzo coupable de crimes contre l’humanité commis lors du massacre et l’a condamné à 5 130 ans de prison. Le tribunal a également reconnu et validé l’histoire de Ramiro, mais a acquitté López Alonzo des accusations liées à l’abus et à l’enlèvement de Ramiro ainsi que de celles liées à l’altération de l’identité de ce dernier.

L’histoire de Ramiro Osorio Cristales

Le client du CCJI, Ramiro Osorio Cristales, n’avait que 5 ans lors du massacre qui lui a coûté ses parents et ses six frères et sœurs. Après le massacre, López Alonzo a enlevé Ramiro, l’a renommé Ramiro Fernando López García et l’a enregistré illégalement comme étant son enfant adoptif. L’épouse de López Alonzo a plus tard témoigné que son mari avait reconnu l’avoir emmené de Las Dos Erres.

Ramiro a été interrogé pour la première fois en 1999 par le tribunal pénal de Petén. À ce moment-là, il avait déclaré à la Cour que López Alonzo l’avait emmené à travers les montagnes jusqu’au centre de formation des soldats Kaibiles où il était resté environ deux mois avant d’être conduit au domicile de López Alonzo et contraint de changer de nom. Dix-huit ans après son enlèvement, Ramiro s’est finalement échappé. Avec l’aide du Bureau du Procureur général et de l’Association des familles des détenus et disparus du Guatemala (FAMDEGUA), Ramiro a été réinstallé au Canada dans le cadre d’un programme de protection des témoins.

Dans ses témoignages, Ramiro se souvient que des soldats Kaibiles sont entrés dans la maison où il vivait avec ses parents et ses frères et sœurs. Les soldats ont immédiatement commencé à les frapper avant d’emmener son père et son frère aîné dans une école, alors qu’il était emmené dans une église avec sa mère et ses autres frères. Il a partagé des souvenirs de femmes et d’enfants torturés avant d’être tués en dehors de l’église. Il a témoigné que, comme les hommes armés l’avaient séparé de sa mère et l’avaient entrainée hors de l’église, il s’était précipité vers l’arrière du bâtiment pour voir où ils l’emmenaient. Il se souvient de l’avoir entendue crier les suppliant de ne pas tuer ses enfants.

Témoignage de Ramiro Osorio Cristales dans le procès contre Santos López Alonzo

Le témoignage précédent de Ramiro a été accepté comme preuve permettant de confirmer les charges retenues contre López Alonzo. Le 18 octobre 2018, Ramiro a témoigné dans le procès contre López Alonzo.

Au tribunal, il a identifié Santos López Alonzo comme étant l’homme qui l’avait séparé de sa mère alors que d’autres soldats l’emmenaient. Il a déclaré à la Cour qu’il avait été torturé par Lopez Alonso, qu’il avait été victime de discrimination à son domicile, en raison de la couleur de sa peau. Il a également déclaré avoir été maltraité par la femme de Lopez Alonso, qui le battait souvent. Il a affirmé qu’une fois, López Alonzo l’avait frappé avec une pierre à la tête et menacé de « terminer » s’il ne se levait pas. Ramiro a également déclaré à la Cour qu’il n’a connu son vrai nom complet qu’après sa première déclaration devant les tribunaux en 1999

Chronologie de l’affaire

Octobre 1999

  • Le tribunal pénal de première instance de Petén ordonne l’arrestation de López Alonzo.

Août 2016

  • Les autorités américaines expulsent López Alonzo après son arrestation suite à son accusation de réintégration illégale aux États-Unis après une ordonnance d’expulsion antérieure en 2010. Il est immédiatement arrêté pour son rôle présumé dans le massacre de 1982 à Dos Erres et pour avoir falsifié l’identité de Ramiro Osorio Cristales et abusé de ce dernier.

Août 2016 – juin 2017

Avril 2017

Août 2018

  • Le président de la chambre qui était censé entendre le procès se récuse pour avoir déjà entendu l’affaire avec d’autres accusés. Le procès est reporté à mai 2021.

1er octobre 2018

  • À la suite de la requête de l’avocat de la défense contre le retard inhabituel, le procès de López Alonzo commence.

10 octobre 2018

  • Salomé Armando Goméz Hernández, qui a également survécu au massacre, témoigne et identifie López Alonzo comme l’un des soldats qui ont participé au massacre.

18 octobre 2018

  • Ramiro Osorio Cristales témoigne contre López Alonzo et parle des torts qu’il a subis suite au massacre et du fait qu’il a été contraint de vivre avec López Alonzo.

9 novembre 2018

  • Le témoin Tranquilino Alvarez déclare que son fils a également été emmené par les soldats Kaibiles et qu’il ne l’a retrouvé qu’une fois adulte.
  • Deux témoins ex-Kaibiles, Cesar Franco Ibanez et Fabio Pinzon Jerez, témoignent au sujet des instructions planifiées et coordonnées ayant conduit au massacre et identifient López Alonzo en tant que boulanger dans la patrouille.

13 novembre 2018

  • Les survivants du massacre témoignent de leurs pertes et demandent justice.

14 novembre 2018

  • Davantage de survivants témoignent de leurs pertes. Rodolfo Robles Espinoza, expert militaire technique, conclut qu’il n’y a aucune preuve qu’un des Kaibiles ait tenté d’arrêter le massacre. Il établit que l’opération était planifiée et coordonnée.

16 novembre 2018

  • L’audience est suspendue à la demande de l’avocat du défendeur. La présentation des témoins de la défense est reportée au 19 novembre 2018.

19 novembre 2018

  • La fille de López Alonzo, Nora Lopez Garcia, choisit de témoigner et identifie Ramiro comme son grand frère exemplaire.
  • Deux amis de l’accusé témoignent et disent à la cour qu’ils se souviennent d’avoir rencontré Ramiro mais qu’ils ne savaient pas d’où il venait. Le témoin Geronimo Herrera déclare que López Alonzo lui avait dit qu’il avait « pris l’enfant ».
  • López Alonzo témoigne dans son propre procès. Il dit à la Cour que Sosa Orantes était en train de tuer des gens mais qu’il n’a pas vu de soldats commettre de viols. Il dit qu’il n’a pas arrêté les massacres car ils auraient pu le tuer aussi. Il nie avoir abusé ou maltraité Ramiro. Il dit à la Cour que ce qu’il avait fait était une faveur pour sauver la vie de Ramiro.
  • Les procureurs publics et privés présentent leurs conclusions et demandes de détermination de la peine. Ils demandent une condamnation pour toutes les accusations et un total de 5 970 ans de prison pour López Alonzo.
  • L’avocate de la défenderesse présente ses conclusions. Elle conclut que la participation de López Alonzo au massacre n’a pas été prouvée et qu’il doit donc être acquitté pour toutes les accusations de crimes contre l’humanité. Elle demande une peine d’un an pour avoir les charges relatives à la modification de l’identité de Ramiro.
  • Les survivants du massacre ont la possibilité de s’adresser à la Cour. Ils demandent que justice soit faite pour les victimes de Dos Erres, que les auteurs de ces atrocités soient condamnés et que la Cour ordonne la restauration des terres qu’elles ont perdu après le massacre.

20 novembre 2018

  • López Alonzo demande à la Cour de tenir compte du fait qu’il n’était pas présent dans les lieux spécifiques où le massacre a eu lieu.

21 novembre 2018

  • La Cour conclut à l’unanimité que López Alonzo est coupable de crimes contre l’humanité commis contre la communauté de Las Dos Erres et le condamne à 5 130 ans de prison. Il est acquitté des accusations liées à l’abus de Ramiro et à la falsification de l’identité de Ramiro. La Cour précise qu’elle reconnaît et valide le récit de Ramiro.

US deports ex-Guatemalan soldier accused of role in 1982 massacre, The Guardian, 10 août 2016 (en anglais)

Dos Erres Massacre Trial Postponed from August 2018 to May 2021, International Justice Monitor, 23 août 2018 (en anglais)

Dos Erres Massacre Trial Starts Today, International Justice Monitor, 1 octobre 2018 (en anglais)

All of the Soldiers Participated in the Killing: The Dos Erres Massacre Trial Gets Underway, International Justice Monitor, 18 octobre 2018 (en anglais)

“I Speak for Those Who Are No Longer Here”: Child Survivor of the Dos Erres Massacre Testifies Against Kaibil Who Kidnapped, Illegally Adopted Him, International Justice Monitor, 19 octobre 2018 (en anglais)

Trial against Ex Kaibil in Massacre of 200 Villagers Nears Conclusion, International Justice Monitor, 20 novembre 2018 (en anglais)

Ex-Soldier Gets 5,160 Years in Prison for Guatemala Massacre, The New York Times, 22 novembre 2018 (en anglais)

Guatemala. Un tortionnaire de la guerre civile condamné, Courrier International, 23 novembre 2018

 

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