Somaieh Al Kareem

Chaque nuit, deux cents hommes ont été enlevés et exécutés. Au cours de l’été 1986, mes proches ont été inclus dans l’un de ces groupes de deux cents.

De 1968 jusqu’à la fin des années 1980, les Irakiens ont souffert énormément sous l’emprise du parti Baas qui dirigeait le gouvernement irakien avec sa campagne de peur, de terreur et d’exactions. Beaucoup ne connaissent pas l’ampleur des souffrances endurées par les Irakiens. Dans la plupart des cas, les archives ont été embrouillés et les faits déformés.

Après que le parti Baas ait pris contrôle du gouvernement irakien, tout débat politique devint tabou. Le contrôle absolu du pays jouait un rôle prédominant et leurs méthodes pour le maintenir avaient atteint une violence extrême. Une forte partie du peuple irakien ne soutenait pas le gouvernement. Le parti Baas a pris le pouvoir lors d’un coup d’état sanglant, et la réaction du public a été mitigée.

Tarazmomtaz002En réaction à l’opinion publique, le nouveau gouvernement avait mis en place des mesures sévères pour s’assurer de conserver le pouvoir. Il n’y avait pas de liberté de parole, et le gouvernement irakien devint soupçonneux de son peuple de manière fort malsaine. Il ne tolérait pas d’opinion dissidente et en conséquence, de centaines de milliers d’Irakiens ont souffert. Même les distractions de la guerre ont été utilisées pour détourner l’attention de la majorité vers l’extérieur et les pays voisins plutôt que le gouvernement central.

Il est de généralement reconnu que durant cette période le gouvernement s’est rendu responsable de la torture et de la mort d’un grand nombre d’Irakiens. Il existe de nombreuses sources d’information à l’appui de cette affirmation.  Une petite recherche suffit pour trouver de nombreuses informations sur les abus dont les Irakiens ont souffert, mais plusieurs pans de l’histoire demeurent largement inconnus.

Les récits de brutalité et de souffrance des Irakiens abondent. Chaque coin du pays en a son lot. Cet article en est un autre. Ma famille a été arrêtée sans raison au début des années 1980 en application des politiques du parti Baas. J’avais sept ans lorsque la police secrète est arrivée à notre résidence et a emprisonné toute ma famille. Des plus âgés dans leur soixantaine au plus jeune, âgé seulement de deux ans, personne n’a été épargné. Sur cette photo prise soit à Abu Ghraib ou la prison de Nograt Salman en 1983, on peut voir de gauche à droite mon oncle Ali, mon frère Hamid et mon père Qasem.

Tarazmomtaz003Nous avons passé plusieurs mois en prison où j’ai été témoin de décès, tortures et souffrances autour de moi. Nous étions membres d’une communauté de Kurdes Faili comptant près d’un million de personnes vivant à Baghdad. Le gouvernement a pris pour cible les familles aisées et instruites. Ils nous ont qualifié d’Iraniens et nous ont accusés de vol et d’espionnage. Ils nous ont dépouillés de nos possessions avant de nous emprisonner et nous pousser sous la menace des armes à traverser la frontière vers l’Iran. C’était en prison que j’ai vu pour la dernière fois mon père, mon frère et mon oncle.

Ce n’était qu’en arrivant au Canada que j’ai appris que la prison où mes êtres chers étaient détenus abritait près de vingt mille hommes et garçons de la minorité Kurde Faili. Selon des témoins oculaires, le gouvernement a commencé à vider la prison au début de 1986. (Sur cette photo d’hommes jouant au soccer dans la prison de Nograt Salman, mon frère Hamid porte une chemise noire. Photo prise en 1984, année à partir de laquelle plus personne n’a été autorisé à visiter les prisonniers jusqu’à leur exécution en 1986). Chaque nuit, deux cents hommes ont été enlevés et exécutés. Au cours de l’été 1986, mes proches ont été inclus dans l’un de ces groupes de deux cents. Peu de temps s’est écoulé avant que la plupart des vingt mille hommes aient trouvé la mort de cette façon. Sur vingt mille, seul deux cents ont survécu.

A présent je vis au Canada avec le reste des membres de ma famille proche. J’ai dû affronter chaque jour ces souvenirs douloureux de mon enfance. Grâce à l’encouragement de nombreuses personnes, je publierai dans les mois à venir, un livre décrivant les événements,  les séquelles des traitements cruels du parti Baas ainsi que notre parcours difficile vers le Canada. Je le fais en mémoire de mon père Qasem, mon oncle Ali, mon frère aîné Hamid, mes grands-parents et pour honorer les milliers d’autres qui ont perdu leur vie et qui ont tant souffert au cours de cette période sombre de l’histoire irakienne.


Le CCJI travaille avec Somaieh depuis 2010 pour la soutenir dans ses efforts d’obtenir justice pour les abus dont sa famille a souffert en Irak et en Iran. Comme bien d’autres survivants au Canada, elle n’a pas pu demander réparation devant une juridiction canadienne en raison de la Loi sur l’immunité de l’État.

Numéro d’organisme de charité 86575 9088 RR0001
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