Par : Payam Akhavan


« Merci du fond de nos cœurs ». C’est ce qu’a dit Mohamed, réfugié Rohingya, à un journaliste de CBC en septembre dernier lorsque la Chambre des communes du Canada a reconnu que le « nettoyage ethnique » horrible du Myanmar contre son peuple était un « génocide ». Quelques semaines auparavant, je me trouvais à Kutupalong, le plus grand camp de réfugiés du monde, situé au Bangladesh voisin, où quelques 700 000 Rohingya avaient fui.

J’ai entendu des histoires innombrables de cruauté et de souffrance d’hommes, de femmes et d’enfants. Ayant tout perdu, leur dignité était la seule chose à laquelle ils pouvaient encore s’accrocher. C’était humiliant de voir leur angoisse, énervant de voir l’indifférence du monde et pourtant, profondément émouvant de voir à quel point il importait pour ces survivants que, quelque part, on se soucie d’eux. C’était un puissant rappel que là où règne l’apathie, il y a toujours une excuse pour ne rien faire, mais lorsqu’il y a de l’empathie, il y a toujours moyen d’aider les personnes dans le besoin.

Lorsque nous désespérons de l’injustice dans le monde, nous oublions que si le mal triomphe, c’est que les bonnes personnes ne font rien. Nos voix, nos choix, peuvent faire et font une différence.

Qu’il s’agisse de survivants du génocide à l’autre bout du monde ou des injustices commises chez nous, nous ne devrions jamais sous-estimer le pouvoir de notre engagement. En fait, que ce soit chez nous ou à l’étranger, la lutte pour les droits de la personne est au cœur de ce que signifie être Canadien. Nous sommes autochtones et immigrants, anglophones et francophones ; nous sommes un peuple multiculturel défini non pas par des liens de sang et de terre, mais par l’idée que la protection et la promotion de la dignité humaine constituent l’objectif fondamental de notre communauté, la mesure fondamentale du progrès.

Le Centre canadien pour la justice internationale (CCJI) incarne une aspiration de base à mobiliser la société pour la création de ce monde meilleur. Malgré des ressources limitées, son réseau de bénévoles et de donateurs a eu un impact considérable sur la vie de nombreuses personnes, ici au Canada et à travers le monde, où ceux qui souffrent n’ont souvent personne vers qui se tourner.

En toute vérité, le CCJI s’inscrit dans un conflit entre David et Goliath opposant la société civile et ceux qui abusent du pouvoir en toute impunité. Cela reflète ce que le Canada a de mieux à offrir en tant que peuple empathique et conscient.

Nous vivons à une époque où nous ne pouvons être indifférents aux droits de l’Homme. La propagation de la politique de division, de la haine populiste, de la cupidité des entreprises, du changement climatique, ne peut être confrontée que par la mise en avant d’une culture promouvant la dignité humaine. Défendre ce qui est juste, assumer des responsabilités et reconnaître notre interdépendance mondiale est aujourd’hui plus important que jamais auparavant, et chacun de nous a un rôle à jouer dans la croissance de ce monde ; c’est, après tout, la seule solution durable aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Ainsi donc, pour tous ceux qui soutiennent le travail important du CCJI dans la lutte pour la justice et les droits de l’Homme, merci du fond de mon cœur!


En Conversation…

Des membres de l’équipe du CCJI ont récemment eu l’occasion de s’entretenir avec Payam Akhavan sur le travail de construire un monde meilleur. Voici une partie de cette conversation :

Qu’est-ce qui vous tient éveillé la nuit, Payam ?

Ce qui me tient éveillé la nuit, ce sont les images des victimes et l’indifférence de ceux qui observent sans agir. Que ce soit en Bosnie, au Rwanda, en Irak ou dans mon Iran natal, on réalise que tous les peuples souffrent de la même manière ; et lorsque vous entendez les récits déchirants racontant les vies détruites, vous devez vous demander : « Pourquoi eux et non pas moi ? Nous vivons dans un monde d’extrêmes, où certains souffrent terriblement, alors que d’autres sont plongés dans la cupidité consumériste. En réfléchissant plus profondément à cette réalité, vous réaliserez que la souffrance de l’un et pas de l’autre est vraiment aléatoire. Il est vraiment frustrant de voir des gens qui ne s’en soucient pas, il est également inspirant de voir combien de personnes s’y intéressent et font de leur mieux pour aider les autres.

De plus en plus, j’ai réalisé qu’en faisant preuve de compassion envers ceux qui souffrent, nous ne sauvons personne si ce n’est nous-mêmes. Notre culture de consommateurs est plutôt vide et nous souffrons de vide. Ainsi, en donnant un sens à notre vie, en ayant une raison d’être, nous ne défendons plus seulement la dignité des autres, mais aussi la nôtre. Nous devrions nous demander chaque matin ce qu’on aimerait voir dans nos souvenirs lorsque nous rendrons notre dernier souffle. Nous comprendrons alors rapidement que ce qui demeure après notre départ est ce que nous avons fait pour les autres. L’égoïsme est une vie perdue ; l’altruisme est une vie merveilleuse!

Soixante-dix ans après la Déclaration universelle des droits de l’Homme, comment décririez-vous l’état de la justice pénale internationale ?

Nous avons fait des progrès remarquables au cours des soixante-dix dernières années, même si les défis à relever restent énormes. Nous devons nous rappeler que l’idée même des droits de l’Homme et de son universalisation ne date pas d’il y a très longtemps. Les révolutions américaine et française, que nous considérons comme des précédents, ont en réalité exclu une grande partie de l’humanité de par leur notion de droits inaliénables. Africains, femmes, peuples autochtones, aucun n’était jugé suffisamment « humain » pour avoir des droits. Une grande partie de l’histoire a trait à l’extermination faite par les vainqueurs et à l’asservissement des vaincus.

Depuis l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme par l’ONU en 1948, à l’ombre des horreurs sans précédent de l’Holocauste, nous avons commencé à construire un monde dans lequel l’injustice n’est plus acceptée de manière fortuite comme étant le destin des faibles. C’est une révolution profonde dans notre compréhension de nous-mêmes en tant qu’humanité et nous ne devrions nous faire aucune illusion quant au sacrifice et à la lutte nécessaire pour transformer cet idéal en réalité.

Des progrès importants ont été accomplis dans de nombreux domaines, notamment les droits des femmes, les droits des peuples autochtones, la compréhension de la relation existant entre les droits de l’Homme et l’environnement, les droits de l’Homme et les sociétés pacifiques non violentes. Les droits de l’Homme sont devenus la mesure de la légitimité, même pour les puissants qui pourraient hypocritement s’approprier ces idéaux à leurs propres fins.

L’instauration de la Cour pénale internationale (CPI) avec l’adoption du Statut de Rome en 1998 est un domaine dans lequel le développement dont je parle est devenu significatif. En fait, c’est le Tribunal pénal international ad hoc pour l’ex-Yougoslavie, créé par le Conseil de sécurité des Nations unies en 1993, qui a ouvert la voie à un tribunal permanent à La Haye.

La CPI célèbre son 20ème anniversaire cette année. Bien que 123 États soient Parties, cette institution reste faible et naissante en raison du manque de volonté politique et de graves contraintes de ressources. Nous avons donc mis en place aujourd’hui une institution qui représente une grande victoire, mais la rendre efficace et lui donner du courage sera une lutte longue et difficile. Mais comme l’a été un jour l’idée des droits de l’Homme, l’idée selon laquelle nous devons éradiquer la culture de l’impunité pour les crimes contre l’humanité et le génocide est un concept révolutionnaire, en toile de fond de l’histoire, où le puissant a massacré à volonté les faibles et les innocents. Il y a donc de la place pour l’optimisme !

Comment la communauté juridique internationale devrait-elle mesurer le succès ? 

Nous devrions mesurer le succès par ce qui ne se produit pas ! Par ce qui ne fait pas la une des journaux ; ce qui ne devient pas une question urgente à l’ordre du jour du Conseil de sécurité des Nations Unies. Les violations massives des droits de l’homme telles que le génocide ne sont que les symptômes d’une maladie plus grave ; ce sont des symptômes de la haine populiste, de la déshumanisation des autres, de la politique de division en tant qu’instrument du pouvoir aux mains de leaders ambitieux et impitoyables.

Lorsque nous construisons des cultures de droits de l’homme, lorsque nous faisons de la dignité humaine le centre de notre univers social, lorsque nous sommes confrontés à la cupidité et à la corruption qui règnent, lorsque nous assumons la responsabilité de construire un monde meilleur, nous nous immunisons contre la maladie de l’égoïsme, de la haine et de la violence qui est invariablement le terreau des pires atrocités.

Les développements récents dans le monde occidental devraient être un appel de réveil indiquant que nous ne pouvons pas être complaisants. Il y a des forces obscures au milieu de nous-mêmes, et notre indifférence et notre inaction dans la quête d’un monde juste seront la recette du désastre. Nous devons garder à l’esprit que l’interdépendance mondiale n’est plus un rêve lointain ; c’est un fait incontournable. Soit nous adoptons cette vision avec volonté, et nous changeons nos façons de penser et nos comportements obsolètes, ou nous serons obligés de le faire après des catastrophes inimaginables !


Camp de refugiés Yazidi, Iraq (2016) Photo par Peter Bregg
Camp de réfugiés Yazidi, Iraq – 2016.
Photo: Peter Bregg

Payam Akhavan enseigne dans le domaine du droit international public à l’université McGill, membre de la Cour permanente d’arbitrage et un ancien procureur à la Haye. Il a travaillé sur le terrain avec l’Organisation des Nations Unies en Bosnie, au Cambodge, au Guatemala, au Rwanda et au Timor Leste et comme conseiller juridique dans plusieurs litiges importantes devant la Cour pénale internationale, la Cour européenne des droits de l’homme, et les Cours suprême du Canada et des États-Unis.

Il a presidé la Conférence mondiale sur la prévention du genocide (2007), est membre fondateur du Centre de documentation sur les droits de la personne en Iran, et son travail de pionnier en droit de l’homme a fait l’objet de reportages médiatiques par BBC World’s Hardtalk, CBC Ideas, Maclean’s magazine, Brazil’s TV Globo, et The New York Times.

En 2017, Payam a prononcé les conférences CBC Massey, In Search of a Better World : A Human Rights Odyssey, qui se sont déroulées dans cinq villes canadiennes. Son livre, portant le même nom, s’est retrouvé sur la liste des bestsellers (non romanesque) l’année passée. Des enregistrements audio de ses conférences captivantes sont disponibles ici.

Il est né à Téhéran, en Iran, et est venu au Canada avec sa famille pendant son enfance.


Légende de l’image : Payam Akhavan dans un camp de réfugiés Yezidi près de Duhok, en Irak –  juillet, 2016. (Photo : Peter Bregg)