Le rapport de l’ONU, qui décrit sur près de 500 pages les graves violations des droits de l’homme commises par le régime totalitaire, conclut également qu’une mine canadienne a été construite en partie grâce au travail forcé de centaines d’ouvriers conscrits par le gouvernement érythréen.

Ces hommes et ces femmes ont travaillé contre leur gré, sans salaire valable ni équipement de protection adéquat, au site de construction de la mine d’or et de cuivre de Bisha, détenue à 60 % par Nevsun Resources Ltd, de Vancouver, et à 40 % par la société d’État Eritrean National Mining Corp.

« La Commission a recueilli des preuves de recours au travail forcé dans le contexte du développement et de l’exploitation de la mine Bisha, située à 150 km [de la capitale] Asmara. C’est, jusqu’ici, la seule mine en opération en Érythrée. »

— Extrait du rapport de la Commission d’enquête, rendu public le 8 juin par le Haut Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies.

Sous prétexte de défendre l’intégrité de l’État, le régime impose à tous les citoyens un « service national » d’un an. En réalité, les Érythréens sont recrutés de force dès l’âge de 18 ans et se retrouvent à servir indéfiniment dans des conditions inhumaines.

Cet asservissement pousse chaque mois des milliers d’Érythréens à risquer leur vie sur de vieux rafiots lancés en mer Méditerranée en direction de l’Europe. « La durée indéterminée du service national et ses conditions terribles – y compris la détention arbitraire, la torture, la torture sexuelle, le travail forcé, l’absence de congés et le salaire ridicule […] en font une institution dont les pratiques similaires à l’esclavage sont routinières », tranche le rapport.

Dès le début des travaux au site de la mine Bisha, en septembre 2008, le régime a imposé sa propre entreprise de construction, Segen, pour y accomplir les travaux d’infrastructures. Nevsun n’a pas eu le choix du sous-traitant. Or les travailleurs de Segen étaient conscrits et régulièrement maltraités par leurs supérieurs. « Généralement, ils nous punissaient en nous attachant la nuit, pour ne pas gaspiller notre travail durant la journée, a raconté un témoin aux enquêteurs onusiens. La plupart du temps, ils nous punissaient pour ne pas avoir obéi aux ordres pendant le travail. »

RÉPLIQUE DE NEVSUN

Nevsun nie que du travail forcé ait eu lieu sur le site de la mine. Elle soutient avoir tenté de contacter la Commission d’enquête à plusieurs reprises, espérant obtenir une rencontre avec les enquêteurs, sans succès. « Nous avons également soumis une étude indépendante sur les droits humains à la mine Bisha, qui comprend plus de 150 interviews menées à l’intérieur du pays mais, étrangement, la Commission – qui n’a jamais visité l’Érythrée – a choisi de ne pas utiliser cela dans leur évaluation », nous a écrit l’entreprise par courriel.

La Commission rétorque avoir pris en compte l’étude fournie par Nevsun dans la préparation de son rapport. « Toutefois, cette soumission ne contenait aucune information pertinente sur l’utilisation possible de conscrits durant la phase de construction (2008-2011) des infrastructures de la mine », nous a expliqué un porte-parole, par écrit. « C’était avant la période étudiée dans le rapport soumis par Nevsun (juillet 2013-janvier 2014). »

Étant donné que la Commission n’avait pas le mandat d’évaluer la responsabilité de Nevsun dans le travail forcé des conscrits, elle n’a pas jugé utile de rencontrer les dirigeants de l’entreprise.

D’autre part, l’entrée sur le sol érythréen a été refusée aux enquêteurs de la Commission par le régime, qui leur a aussi refusé toute forme de coopération. Les enquêteurs ont recueilli plus de 700 témoignages d’Érythréens réfugiés hors de ce pays fermé, où toute critique de la dictature est sévèrement punie.

DES CONDITIONS ESCLAVAGISTES

Amanuel Woldegiorgis (nom fictif) était conscrit à la mine Bisha. « Je ne voulais pas travailler là-bas, mais j’y ai été forcé », dit-il en entrevue téléphonique. Affecté à la construction d’une route, il manœuvrait de la machinerie lourde pour l’entreprise Segen. Dix heures par jour, presque sans salaire.

« Je n’avais que des chaussures ordinaires et un simple uniforme. Je n’avais pas de casque, pas de gants, pas de lunettes de protection, rien. »

— Un travailleur conscrit à la mine Bisha

Les conscrits étaient souvent punis en étant privés de nourriture, ou forcés de travailler des heures supplémentaires. « Dans le camp, nous étions 600 conscrits, avec seulement 10 toilettes à partager. Nous n’avions jamais assez de nourriture. Nous avions toujours faim. » M. Woldegiorgis, aujourd’hui réfugié en Europe, estime avoir été littéralement traité comme un esclave.

Les travailleurs canadiens de la mine « ne nous ont jamais approchés, ils ne nous ont jamais posé de questions », dit-il. Dans le rapport de l’ONU, un ancien conscrit affirme que, « avant de nous envoyer à Bisha, [nos supérieurs] nous ont dit de ne pas révéler notre identité de soldats. Nous portions des vêtements civils et des uniformes de travail ».

Les étrangers vivaient dans des maisons confortables – construites par les conscrits – et avaient droit à tout l’attirail de sécurité réglementaire, selon un témoin cité dans le rapport. « Ils avaient des chaussures conçues pour les travailleurs miniers, qui protègent des électrochocs. Mais les jeunes militaires n’avaient pas d’équipement. Certains avaient des chaussures en plastique. On s’attendait à ce que nous risquions nos vies. »

UNE POURSUITE AU CANADA

En novembre dernier, trois anciens conscrits forcés de travailler à la mine Bisha ont déposé une poursuite contre Nevsun devant la Cour suprême de Colombie-Britannique. Ils soutiennent que l’entreprise canadienne a fait preuve de complicité dans des actes de torture, de travail forcé et d’esclavage commis en Érythrée.

Dans sa défense, Nevsun nie que des sous-traitants aient fait usage de travail forcé ou de toute autre forme d’abus au site de la mine Bisha. L’entreprise soutient que « l’Érythrée n’est pas un État voyou » et dispose d’un système de justice fonctionnel, notamment d’un « Code du travail qui interdit le travail forcé ».

Dans son rapport, la Commission d’enquête de l’ONU conclut au contraire qu’« il n’y pas de règle de droit en Érythrée », un pays dont le système de justice est entièrement contrôlé par le régime.

Appelé à réagir au rapport de l’ONU concluant à l’usage de travail forcé sur le site d’une mine canadienne, le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international a écrit que « le gouvernement du Canada s’attend à ce que toutes les entreprises canadiennes faisant affaire à l’étranger respectent les droits de la personne ainsi que toutes les lois qui y sont applicables, et que leurs activités soient gérées d’une manière compatible avec les normes internationales reconnues sur le comportement responsable des entreprises ».

Nevsun juge pour sa part que sa présence en Érythrée a un impact positif en créant des emplois pour des milliers de gens. L’entreprise versera 14 milliards US au trésor érythréen dans les 10 prochaines années en taxes, redevances et autres frais.

« Nous croyons que les Canadiens peuvent être fiers du travail que nous avons accompli en Érythrée. Nevsun a été une force sociale et économique positive pour les Érythréens. »

— Le PDG de la mine, Cliff Davis, devant le sous-comité des droits de la personne du Comité permanent des affaires étrangères et du développement international, le 1er novembre 2012

Le député libéral Irwin Cotler ne s’est guère montré impressionné par cette déclaration. « Comment vous vous sentez, lui a-t-il demandé, de travailler dans un pays que l’on a décrit comme la Corée du Nord de l’Afrique par rapport aux violations des droits de la personne ? »

« Tout ce que je peux dire, a répondu M. Davis, c’est que nous contrôlons seulement ce qui est en notre pouvoir de contrôler. En tant qu’entreprise, nous faisons énormément de bien à ce pays et nous faisons énormément de bien à la population de l’Érythrée. »

Source : Isabelle Hachey, La Presse, 20 juin 2015, http://plus.lapresse.ca/screens/dfab53b4-915e-478f-bd09-f8870ae434e3|boyNz0ZA591n.html